DESSOUS DE CARTES (Croupière ) «On ne m'a jamais mentionné que les clients sont pour la plupart des gens malades. On ne m'a jamais dit que j'allais contribuer à les déposséder de sommes d'argent colossales et que je me retrouverais, soir après soir, devant des êtres humains très souvent en proie à une grande détresse psychologique». Elle a, bien sûr, rencontré des gens extraordinaires, surtout lorsqu'elle était assignée aux tables dites à cinq dollars. «Voilà, remarque-t-elle, ce que doit être un casino, un endroit où les pertes d'argent ne sont que symboliques et n'entraînent pas la déchéance financière et psychologique des individus. Une maison où le dernier bonsoir est empli de gratitude mutuelle». Mais elle a aussi, rencontré des obsédés qui lèchent les pièces avant de jouer, des «amoureux» des machines à sous, des solitaires désoeuvrés, des délirants superstitieux et trop de joueurs compulsifs ruinés. Elle raconte avoir vu à plusieurs reprises des accros faire «leurs besoins sur leur siège, et même jusque sur le plancher», «un homme qui se masturbait intensément tout en jouant à une machine à sous», un père incestueux qui forçait «sa propre fille à l'embrasser avec la langue afin qu'elle ait droit à quelques jetons pour miser». L'éthique au casino, conclut-elle tristement, n'est pas celle qui prévaut ailleurs dans la société, et les employés n'ont pas le droit de dire à un joueur en déroute de rentrer chez lui. La jeune croupière elle-même a vu sa personnalité se modifier par suite de sa plongée dans ce laboratoire. Elle se voulait anticonformiste et insoumise; elle était devenue ambitieuse, manipulatrice et obsédée par le regard des autres. Cette métamorphose la déchirait. De voir ses collègues eux-mêmes happés par la passion du jeu la rendait folle. D'avoir à supporter, sans droit de réplique, les insultes de clients ivres et perdants la mortifiaient. Après un an de ce régime, elle se réveilla un matin la mâchoire barrée. Elle sombra ensuite dans une sorte de dépression, avant de succomber de nouveau aux sirènes du casino, mais, désormais, quelque chose en elle était brisé et ce n'était plus possible. » Éléonore Mainguy , Les jeux sont faits Confessions d'une ex-croupière, Stanké, Montréal, 2007, 192 pages Dans un article paru dans Le Devoir.com. à Québec, Louis Cordelier rapporte le témoignage d’une croupière de casino québécois, Éléonore Mainguy qui a vécu en 1999 dans l'enfer des casinos. Éléonore Mainguy raconte d'abord l'étape de sa formation à l'emploi de croupière. Choisie, avec quelques autres, sur la base d'examens psychométriques et psychologiques qui, selon elle, visent à identifier les candidats orgueilleux et narcissiques, elle devra ensuite «traverser quatre semaines de formation intensive à [ses] frais, au risque d'échouer et de repartir bredouille»(…)